Jeudi 8 octobre 2009
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Pas plus tard que la semaine dernière, alors qu'en fin d'aprés-midi je remonte l'avenue qui abrite une école dans ma ville, je vois venant dans l'autre sens
un enfant, cartable au dos, la tête blonde coupe au bol, habillé à la dernière mode. D'un pas pressé et la démarche assurée, il aurait presque l'air d'un adolescent. Sauf qu'il doit bien faire
trois têtes de moins.
Mais ce qui m'interpelle au point que j'en parle, c'est que de loin, il me semble qu'il parle tout seul. Il se rapproche, moi aussi. Et effectivement, il parle en marchant, je n'ai pas rêvé.
Voir un enfant sembler déjà avoir sombré dans la folie, honnêtement, ça fait un peu flipper.
A moins que ...
Non, je ne rêve pas. Ce gamin ne parle pas tout seul. Il n'a pas d'ami caché dans son dos, pas de frère siamois, il a juste un kit oreillette probablement relié à un portable caché dans la poche
de son blouson. Et il a 8 ans. Peut-être 9, à tout casser.
Lorsque nous nous croisons enfin, l'espace de deux secondes, je devine que ce n'est pas à sa mère qu'il parle pour la rassurer sur son trajet de retour à la maison, à moins que l'enfant de 2009
s'adresse à ses parents en disant "j'te jure, truc de ouf".
8 ans. 9 ans maximum. Je suis ... comment dire ... interloquée. Scotchée. Atterrée. Je me sens vieille et aigrie. De mon temps ...
Hier, le fils d'un couple d'amis en passe de faire sa grande entrée au collège à la prochaine rentrée, me demande, l'air de rien, ce qu'est "le rackettage". Il y a
quelques semaines, il m'a parlé de "médecin législatif" dans les experts et que son copain était un "porno" parce qu'il regardait des mangas pour fille. Donc je prends mon rôle d'adulte au
sérieux en lui expliquant qu'on dit "racket", "médecin légiste", et "tapette" même si il faut pas le dire. Après la définition de "racket" comme je peux,
j'ajoute qu'il ne faudra pas sortir devant les autres les objets de valeur comme la DS, le porte-monnaie, l'Ipod ou encore le portable ni de les laisser dans la petite poche de son sac à dos, au
risque de devenir une cible pour les racketteurs.
Merveille qu'est cet enfant, faisant ma joie, il me lance "T'es folle, j'aurai pas de portable en 6ème !".
Ouf.
Au moins un de sauvé.
"Et toi, tu avais un portable en 6ème?"
Hum, comment te dire qu'il fut un temps, dans pourtant le même monde, le portable n'existait pas. On vivait très bien sans.
On était des enfants. Qui jouaient dans la boue, avec des billes, des noyaux d'abricots, des bouts de bois, sur un espace vert, sur un vieux vélo, avec un ballon ou des raquettes de
badminton.
On était loin de s'imaginer qu'il existait des fils électriques, des satellites et des objets électroniques. On ne le savait pas, et ça ne nous manquait pas.
"Qwwaaaa? Y avait même pas de console?"
Ben non. Et regarde, je suis toujours en vie.
Ce jour-là, j'ai senti un regard compatissant se poser sur moi, et ça m'a sacrément effrayée.
Ca ne s'est pas arrangé quand l'enfant merveilleux l'est devenu beaucoup moins en m'annonçant qu'à Noël, il aurait un nouvel ordinateur exprès pour sa chambre pour ENFIN rejoindre ses copains de
10 ans-je le rappelle, sur MSN et Facebook.
Pour une vieille de 26 ans et demi, franchement, c'est un choc. Ou alors c'est que je ne sais pas vivre avec mon temps, et j'en souffre.
Je me suis bien gardée de lui raconter qu'il y a deux ans, j'ai offert pour Noël à ma filleule de 11 ans son premier portable. Mais attention, c'était uniquement parce que 1000 bornes nous
séparaient, et qu'elle n'ayant pas de fixe, nous ne pouvions jamais nous parler, ce qui était impossible à envisager plus longtemps pour nous deux. Lorsqu'elle a ouvert son paquet, elle est
devenue hystérique, comme si on lui avait offert la lune. Elle n'y croyait pas, elle était sur un nuage. Un objet de grand, rien que pour elle.
Mais interdiction de le prendre au collège, juste le droit de l'utiliser à la maison pour parler à sa marraine. N'étant pas chez elle, je ne sais pas combien de temps ça a duré. Je me suis
demandé si j'avais bien fait, si ce n'était pas trop tôt. Puis j'ai appris que deux mois plus tard, son frère d'un an de plus en avait réclamé un à ses parents, parce que tout le monde en avait
un et pas lui.
Alors bon.
L'année d'après, je lui ai offert un Ipod. A ma filleule.
Parce que je ne sais plus ce qu'il faut offrir à un enfant de 12 ans.
A l'âge où je recevais encore des livres pleins d'images, des tubes de peinture et des pinceaux, un vélo ou encore un herbier, eux ne voient que par les jeux vidéo, le dernier MP4, les portables
à écran tactile ...
C'est pas tant que je ne sais pas vivre avec mon temps, en fait.
C'est juste que j'ai l'impression que les enfants d'aujourd'hui passent à côté de quelque chose d'essentiel.
Juste de savoir se contenter de pas grand chose, de jouer avec ce qu'il y a de plus génial (tout ce qu'on trouve dans la nature), d'apprendre à devenir débrouillard en pratique, d'avoir la
satisfaction d'avoir créé quelque chose lui-même, une cabane, une échelle en bois, des croissants avec de la boue cuite, etc ...
Puis, si on revient au portable. A part pour le côté utile que je reconnais, à savoir rassurer ou alerter les parents sur un trajet, une situation, un évènement, ont-ils réellement besoin
de cet objet?
C'est pourtant si simple de retrouver ses copains dans un square, dans la rue, chez soi, de partager de vrais moments qui existent, en face à face.
Et ça coûte tellement moins cher.
Bref, ça me travaillait sacrément depuis ce jour où j'ai vu la tête blonde et son kit oreillette. Alors hier, quand j'ai vu aux infos le projet de loi interdisant fermement le portable à l'école
et au collège, je me suis dit "Enfin, quelque chose de pas con". Et j'espère sincèrement que ce sera appliqué partout et correctement.
Un enfant, c'est un éclat de rire parce qu'il a étalé son tube de peinture sur un mur, des larmes parce qu'il a raté son arrivée pendant une pirouette, des cris parce qu'un loup s'est caché dans
la chambre, des questions curieuses et rigolotes, des chansons en tenant une coccinelle dans la main ...
C'est pas la tête dans les machines que la vie se découvre, je trouve.
Par Mademoiselle Coco
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Publié dans : Bon sang que ça m'énerve !
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