Il y a une quinzaine d'années, j'avais changé de direction et je me suis retrouvée, avec bon nombre de collègues, à Malakoff...Mes horaires de travail me faisaiten quitter mon service la dernière, car nous avions une latitude horaire de 8 h à 20 h et très souvent je partais vers 21 h, les urgences dans cette maison arrivant toujours vers 17 h.Un soir, où l'automne sentait l'hiver précoce, je vis un monsieur installé sous les fenêtres dans un recoin.Le lendemain soir, avant de partir, je pris au distributeur de boissons, un potage que je lui portais.Puis, je récupérais des petites bouteilles d'eau minérale que je remplissais de potage.Et ce fut ainsi que "notre histoire" commença...Je prenais un petit pain à la cantine avec un morceau de fromage que je rajoutais. L'une de mes collègues me dit un après-midi : "tu ne manges pas ton casse-croûte ?" Non, répondis-je c'est pour le papy qui dort en bas. Ah oui, me dit-elle, j'en ai entendu parler par les collègues du rez-de-chaussée !J'avais récupéré lors d'un déménagement un petit camping gaz avec une cartouche.Et de fil en aiguille nous avons sympathisé avec ce Monsieur qui aurait pu être mon père. Il avait perdu sa fille à l'âge de 10 ans (qui était née la même année que moi) et sa femme un an plus tard. Il était "pâtre" à la campagne où il gardait les moutons.Donc, je m'en suis allée voir le gérant de la cantine en lui demandant s'il n'y avait pas la possibilité de donner un repas à ce monsieur pour le soir. Aucun problème, tous les jours j'avais le bocal plus du pain, du fromage, du dessert selon ce qu'il y avait eu au déjeuner, et ainsi la chaîne commença.Un jour que j'allais faire des courses au supermarché du coin avec l'une de mes collègues, j'ai découvert que celle-ci aussi lui fournissait de quoi se nourrir le week-end. Nous avons fait des emplettes de façon à ce qu'il ait à manger aussi le week-end.Au fils des conversations, une autre de mes collègues avait un oncle qui habitait le coin et il passait le voir le week-end. Les jeunes du quartiers le protégeaient, car un soir deux autres sdf l'ont agressés (hélas, ce sont de choses qui arrivent).Donc un jour il me raconta:La matin, il partait avec le premier métro, rangeant au préalable ses cartons et s'en allait avec son, caddy,pas celui du super-marché, mais celui de la ménagère, laissant place nette. Il allait promener le chien d'une dame qui avait des problèmes de santé, ce qu'i lui permettait d'avoir un petit déjeuner chaud et de prendre une douche. Ensuite, il se rendait dans le 14ème arrondissement de Paris, dans un bar où il allait chercher les croissants, les cigarettes, etc... il s'occupait, restait propre.Au fil de nos rencontres, un jour il me raconta... car jamais je ne lui posais de questions. Je n'aurais jamais osé. Il était venu à Paris, car il avait "la douve du foie", parasite transmis par les moutons et il devait se faire opérer, ce qu'il fit d'ailleurs. Il avait loué une petite chambre. Il décida de rester à Paris, puisqu'à la campagne, il n'avait plus personne. Et comme beaucoup d'anciens, on ne confie pas son argent à la banque. Il fut cambriolé et ses maigres économies disparurent. C'est ainsi qu'il se retrouva dans la rue.Cette année-là , l'hiver fut terriblement froid... Je suggérai un refuge pour lui. Et là , il me dit y être allé et ne plus jamais vouloir y retourner. Car on n'y dort pas. Il faut dormir avec ses souliers sous l'oreiller et la première fois on lui a volé ses papiers ; la seconde fois il a assisté avec les autres à un meurtre. Il préférait rester là , à cet endroit où il était tranquille. Nous lui avons donc fourni couette, duvet, pulls, blouson et chaussettes. On n'avait pas la taille pour le pantalon. Il était grand et bien rond. Il se fait appeler le père Noël tant il en avait l'allure.Un jour, il m'apporta tout un lot de petites boîtes d'allumettes tout empaqueté. Je le donnai à ma collègue du bureau d'à côté (celle qui faisait les courses pour le week-end). Ainsi quand on nous demandait du feu pour les cigarettes, on envoyait le collègue à côté en lui précisant qu'il y avait des boîtes d'allumettes et qu'il pouvait faire en bas en mettant quelque chose dans la tire-lire que nous avions confectionnée pour notre "père noël).Une autre fois, il m'apporta de vieux voilages, car le cafetier où il se rendait chaque matin, avait changé les siens. J'ai donc tout récupéré, lavé et relavé, avons confectionné des rideaux pour le local de notre association de locataires où j'habite (et où j'ai fait du bénévolat pendant de nombreuses années) et le président de cette association a donné ce qui nous servait pas. Bon, dans le tas, il y en avait qui étaient complètement usés et ceux-là on les a jetés. C'était sa manière à lui de nous remercier.Par contre, un jour où je déjeunais à la cantine avec l'une de mes équipes où nous bavardions de tout et de rien, et c'est tombé comme un cheveu sur la soupe, lorsque l'un des collègues dit :- faudrait savoir si nous sommes une maison de retraite où si nous sommes XXXX (le nom de l'entreprise).Piquée au vif, je rétorquai :- Aujourd'hui tu sais où tu es, mais peut-être que demain ce sera toi qui dormiras devant la fenêtre. On ne sait pas quoi est fait l'avenir.Il s'est vertement fait tancer par toute la tablée. Et le sujet fut clos.Ainsi les jours s'écoulèrent...Puis, un soir, je reçu un coup de téléphone- Bonsoir Alice, c'est R...- Ne reconnaissant pas la voix, je répondis que je ne connaissais pas de R.- C'est M. X- Ah ! bonsoir M. X (c'était le directeur du service de l'étage en dessous).- Je suis avec Mme Y, l'assistante sociale (que je connaissais très bien au demeurant... là y aurait d'autres histoires à raconter...). J'ai appris que vous vous occupiez du Monsieur qui dort sous nos fenêtres.Et je rétorquai :- Ah, non ! Je ne suis pas toute seule, nous formons une chaîne avec les collègues... Il fut surpris.Il me passe alors l'assistante sociale à laquelle je raconte tout.Je lui explique entre autre, que l'assistante sociale de la mairie ne veut ou ne peut rien faire pour ce Monsieur, car il n'est pas domicilié dans la commune... Il y a une ineptie quelque part...- Je vais voir ce que je peux faire me dit-elle.La connaissant, je savais qu'elle trouverait une solution.Je n'en dis rien "au Père Noël" et nous continuions avec mes collègues à nous en occuper.Jusqu'au jour où un collègue du rez-de-chaussée, m'appela en me disant, j'ai quelque chose pour toi. Je descendis.Un Monsieur a frappé au carreaux et m'a demandé si je te connaissais. Oui, c'est notre secrétaire. Il m'a remis un paquet pour toi et m'a dit de te dire ceci :- Ca y est, j'ai été logé. Vous donnerez ceci à Mme... et dites-lui que je la remercie.(j'en ai les larmes qui me montent aux yeux encore aujourd'hui)J'ouvris le paquet, une boîte en carton avec une chouette et dans le carton une chouette (tirelire). Elle est sur ma bibliothèque, l'emballage conservé et comme le "Père Noël, discrètement, il est parti avec son traîneau" Je n'ai pas pu lui dire au revoir (ce fut mon plus grand regret de ne pas le revoir), j'ai eu le coeur gros, très lourd...Il était arrivé discrètement et est parti de même... sans rien dire à personne pour vivre une autre vie certainement tout aussi discrète... et je pense toujours à lui...
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